Ceux qui vont (vraiment) faire la campagne de Le Pen
Ceux qui vont (vraiment) faire la campagne de Le Pen
Le cercle des fidèles de Marine Le Pen se resserre autour de la patronne. Son équipe de campagne se dessine, non sans son lot de soupçons de déloyauté, tensions et interrogations.
By SARAH PAILOU et SOFIANE ZAIZOUNE
à PARIS

Illustration par Natália Delgado/POLITICO
C’est un mouvement interne qui ne fera pas les gros titres, mais qui dit beaucoup de la réorganisation en cours de l’équipe de campagne de Marine Le Pen : Renaud Labaye, le secrétaire général du groupe Rassemblement national à l’Assemblée, devrait quitter ses fonctions mi-septembre pour gérer la communication et les relations presse de la candidate à la présidentielle, a révélé POLITICO début septembre.
Ce prochissime de la candidate rejoint donc l’aréopage chargé de la porter au pouvoir en 2027, après des mois d’incertitude sur sa capacité à être candidate. La team Le Pen, ainsi resserrée autour de sa championne, doit réaffirmer sa ligne, laissant ainsi transparaître des dissonances avec son Premier ministre potentiel, Jordan Bardella. Dans un mouvement inverse, le président du parti a perdu fin août l’un de ses plus proches conseillers, François Durvye — un départ “souhaité” par Marine Le Pen, a-t-elle a fait savoir sur BFMTV.
Il faut dire que l’homme se serait rendu coupable d’avoir encouragé Jordan Bardella à maintenir sa candidature à la présidentielle, le 7 juillet dernier, alors que Marine Le Pen venait d’être condamnée mais autorisée par la justice à se présenter, selon Libération. Cet ex-directeur général d’Otium Capital, holding du milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin, a lui assuré au Figaro qu’il quittait le navire lepéniste faute de pouvoir y défendre sa ligne libérale.
Depuis l’arrêt de la cour d’appel qui a permis à “la patronne”, comme la surnomment ses ouailles, d’être candidate, elle a réaffirmé ses vues tant sur la réforme des retraites que sur la question sensible de l’interdiction du voile musulman, faisant naître des interrogations sur le rôle du président du parti dans la campagne. La répartition des tâches entre les deux serait pourtant claire comme de l’eau de roche. A “MLP” la campagne pour l’Elysée, à Bardella celle pour les législatives et Matignon, comme futur Premier ministre.
En réalité, les missions des cadres du parti à la flamme ne sont pas encore toutes définies à sept mois du scrutin. Les fidèles de la quadruple candidate savent que des postes distribués en début de course évoluent toujours au fil de la campagne. Un cadre du RN, ayant demandé à rester anonyme pour parler plus librement, avertissait ainsi POLITICO fin août : “Ne rationalisez pas trop.” Si des interrogations, soupçons de déloyauté et équilibres à trouver demeurent, l’organigramme se met en place.
Les lieutenants


Ceux-là étaient déjà des “pièces maîtresses”, dixit Philippe Olivier, conseiller spécial de MLP, de la campagne de 2022. Le député de la Somme, Jean-Philippe Tanguy, et le bientôt ex-secrétaire général du groupe à l’Assemblée nationale, Renaud Labaye, restent des rouages clé de l’organisation de la candidate. Les deux hommes participent à l’essentiel des réunions stratégiques, sur son programme présidentiel ou pour la préparer aux rendez-vous médiatiques.
Ce qui ne les empêche pas de se faire parfois rabrouer sans ménagement par leur championne, quand ils abordent des sujets dont elle ne veut pas discuter, comme son procès, ou qu’elle ne goûte pas leurs sorties dans la presse.
Si Labaye s’apprête donc à rejoindre l’équipe de campagne, Tanguy, lui, peaufine les propositions économico-budgétaires, notamment le plan de redressement des finances publiques promettant 125 milliards d’euros d’économies (qui doit être détaillé cet automne devant la presse). Le numéro 2 du RN à l’Assemblée, qui portait les fiches de sa patronne avant le débat du Medef, a aussi plaidé en faveur de la “règle d’or budgétaire” qui figure désormais au programme maison et vise à rassurer les marchés. La proposition n’a pas encore été détaillée, mais pourrait être particulièrement ambitieuse : un cadre évoque carrément un objectif de déficit inférieur à 1% du PIB.
Tanguy, qui rêve toujours de devenir ministre de l’Economie, compte aussi parmi les émissaires de Le Pen auprès des patrons, “surtout sur les sujets de fiscalité”, précise une représentante de l’industrie qui l’a croisé plusieurs fois, sans entretenir de relations soutenues pour autant. “Plein de patrons ne sont pas d’accord avec lui, mais le trouvent câblé, commente un lobbyiste. Ça a une utilité auprès de ceux qui jugent Bardella sympa, mais limité, et restent gênés par le nom Le Pen.”
Ambroise de Rancourt, le directeur de cabinet de la députée du Pas-de-Calais, a débarqué plus tardivement dans l’écosystème lepéniste. Passé par le ministère des Armées, l’énarque, qui fut un temps pianiste professionnel, mais aussi tenté par La France insoumise, est un ami de François Durvye. Il avait alerté Le Pen sur le risque juridique de sa candidature (la Cour de cassation pourrait se prononcer sur sa condamnation en appel pour détournement de fonds publics avant le premier tour), selon une information de Libération confirmée par POLITICO. Ce qui lui vaut quelques soupçons de déloyauté en interne.
Pas au point cependant de remettre en cause sa mission de coordination des livrets programmatiques. Certains veillent à nuancer ses apports, rappelant que toutes ces productions sont révisées par une poignée de cadres, dont Marine Le Pen et Jordan Bardella — avec lesquels Rancourt partage une boucle WhatsApp commune. Les mêmes livrets sont aussi alimentés par les Horaces, ce groupe de hauts fonctionnaires à l’identité gardée secrète pour la plupart, dirigé par l’eurodéputé André Rougé. Et soumises aux contraintes budgétaires listées par Jean-Philippe Tanguy.
Interrogé début septembre par POLITICO, Rancourt joue la modestie : “Je suis beaucoup plus un recruteur et un agrégateur de personnalités et d’expertises qui contribuent au programme du RN. Je n’aspire pas à avoir quelque pouvoir que ce soit.” Le conseiller échangerait avec des hauts fonctionnaires, des énarques comme lui. Et dit remplir depuis plusieurs années un tableau Excel de noms (600, aime-t-il à dénombrer) capables de prévenir, en cas de victoire en 2027, toute disette de ressources humaines dans les cabinets ministériels.
Il est aussi l’un des poissons-pilotes de Marine Le Pen dans le monde patronal. Le conseiller collecte les doléances des fédérations et des entreprises, qu’il compulse, trie et ordonne au service du programme frontiste. Chargé d’échafauder une série d’ordonnances de simplification normative que le gouvernement RN appliquerait sitôt installé, Rancourt rencontre des interlocuteurs à tour de bras, parfois accompagné de François Durvye jusqu’à son départ, et du député Alexandre Loubet, indiquent des lobbyistes et représentants patronaux à POLITICO.
Le même Loubet travaille avec lui sur les sujets industriels et participe aussi aux réunions programmatiques. Le parlementaire a creusé son sillon et épaissi le carnet d’adresses du parti, grâce à sa commission d’enquête parlementaire, en 2025. “Ça a très, très bien marché, il a auditionné tout le monde, maintenant, on a les contacts”, se réjouit un conseiller de Le Pen.
“La quasi-totalité des filières industrielles ont été sollicitées et ont répondu” à sa consultation sur la simplification normative, confirme la cadre précitée. “Il a d’excellentes bases et essaie de se former correctement, on le voit bien, mais je ne le qualifierais pas d’expert de l’industrie.”
Le rôle de celui qui “fait partie des ministrables”, d’après le conseiller, compte d’autant plus que Marine Le Pen a érigé la réindustrialisation et le “localisme” en axes prioritaires de sa politique économique. Loubet, qui comptait parmi la délégation envoyée au Medef, y a représenté le parti lors d’un débat avec d’autres parlementaires.
Conseiller économique de Jordan Bardella à Bruxelles jusqu’au 1er septembre dernier, Charles-Henri Gallois fait partie des nouveaux venus autour de la table des réunions programmatiques. Il y retrouve notamment Louis Aliot et Andréa Kotarac, ex-conseiller de Le Pen devenu élu régional.
Le clan
La politique, chez les Le Pen, est aussi toujours une histoire de famille. Ainsi de Philippe Olivier, beau-frère de la candidate (il est marié à l’aînée de la fratrie, Marie-Caroline), qui demeure l’un de ses plus proches conseillers. Homme de concepts et d’idéologie, il participe à la rédaction de certains discours. C’est lui qui est à l’origine de “Pour la France, la renaissance” comme premier slogan de campagne.
L’eurodéputé se pique aussi de stratégie de communication. Ce qui lui est d’autant plus aisé que sa fille, Nolwenn Olivier, a été nommée dircom de la campagne début juillet. D’après plusieurs cadres, elle a notamment pensé l’affiche christique célébrant la candidature de Le Pen.

Le rôle de Marion Maréchal, lui, reste encore à définir, selon différents responsables du RN interrogés, ainsi qu’un membre de son micro-parti, Identité-Libertés. La nièce de MLP (c’est la fille de Yann Le Pen) doit encore séduire des troupes qui toutes ne lui ont pas pardonné d’avoir cédé aux sirènes zemmouristes en 2022 avant de retrouver les rives familiales après les européennes de 2024. Il lui faudra aussi convaincre Jordan Bardella, que son retour au bercail n’avait pas enchanté. Le président du RN se serait même récemment opposé devant témoins à Marine Le Pen sur le sujet, selon Libération.
Certains, au sein du parti, redoutent aussi la ligne Maréchal, plus libérale que celle de sa tante sur l’économie, plus conservatrice sur les thèmes sociétaux. Mais même les plus réticents à son retour reconnaissent qu’ils ne peuvent se passer de l’eurodéputée, régulièrement classée parmi les 10 des personnalités politiques préférées des Français.
Ils chuchotent à son oreille
Autour de Le Pen, il y a aussi tous ces “conseillers informels”, pour reprendre les mots de Philippe Olivier, ceux qui entretiennent un contact direct avec la patronne, fort de décennies de compagnonnage. Ainsi de Bruno Bilde, député du Pas-de-Calais, ami de vingt ans malgré des brouilles régulières. “C’est un spécialiste de la carte électorale, des sondages, des affaires juridiques”, estime Olivier. Le conseiller lepéniste déjà cité le dépeint en vigie, alertant sur un sujet “mal pris” en circonscription, pointant qu’il faudrait “accélérer” sur un autre, pointant une intervention publique d’un élu RN qu’il conviendrait de surveiller.

Sébastien Chenu est aussi de ces amis de longue date de Marine Le Pen. “Il a un grand relationnel”, loue Olivier, qu’il met à profit pour seconder Jean-Philippe Tanguy sur le terrain économique. Le député du Nord, vice-président de l’Assemblée et ancien de l’UMP, continue de rencontrer, de manière plus ou moins formelle, certains représentants patronaux et lobbyistes, indiquent deux d’entre eux. Chenu compte aussi plancher sur la culture et les institutions, et a déjà remis à sa candidate une contribution sur l’éducation.

Quant à Louis Aliot, l’ex-compagnon de MLP, maire de la plus grande ville RN, Perpignan, il aime transmettre ses “remontées de terrain” et se veut porte-voix des commerçants et artisans. Toujours proche de la candidate, il lui arrive d’accompagner ses déplacements et de la conseiller. Comme sur le contenu du discours de rentrée qu’elle prononcera, le 13 septembre à Hénin-Beaumont.
Les opérationnels

Nouveau venu au cœur du réacteur quoique frontiste historique, l’eurodéputé Julien Sanchez est le directeur de campagne, qui délègue une partie de ses missions à son adjoint Yoann Gillet, député du Gard. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont ainsi préféré un politique, ancien maire de Beaucaire — qui avait fait ses preuves au même poste pendant les municipales, ont-ils estimé — plutôt qu’un préfet, comme en 2022, quand la candidate avait recruté Christophe Bay… rapidement épinglé par la presse (dans Le Monde ou Libération) pour avoir fait l’objet d’enquêtes administratives et même accusé de viol — la plainte déposée en 2018 a été classée sans suite.
Autre personnage clé du dispositif : Kévin Pfeffer, trésorier et donc chargé de dénicher le crédit qui permettra au RN de financer sa campagne. Pour l’heure, “aucune banque française n’a répondu favorablement”, a indiqué fin août Jordan Bardella, lors d’une déambulation à Châlons-en-Champagne.
Vous les verrez à la télé


Quatre porte-paroles ont déjà été nommés en juillet : les parlementaires Laure Lavalette, Aleksandar Nikolic, Laurent Jacobelli et Gaëtan Dussausaye.
D’autres devraient suivre, comme Alexandre Loubet : ses interventions devant le Medef ont été appréciées en interne. Le conseiller spécial de Jordan Bardella, habitué aux postes éloignés des lumières des plateaux télévisés, notamment celui de directeur de campagne des européennes et législatives de 2024, pourrait être poussé devant les caméras.
Plusieurs cadres du RN espèrent aussi pouvoir compter sur Eric Ciotti : “On n’est pas non plus 50 à avoir [son] niveau politique”, reconnaît l’un d’entre eux, déjà cité. Ceux-là réfléchissent ces jours-ci à mettre en scène l’alliance entre leur formation et celle du maire de Nice, l’Union des droites pour la République : déplacement commun, interview croisée, comité de liaison…
Entre le président de l’UDR et la candidate RN, c’est l’amour fou, se plaisent à raconter leurs lieutenants. Nombre de leurs échanges se font en privé, par des coups de fil discrets, dont rien ou si peu ne filtre, confie le cadre mentionné. L’ancien président des Républicains entend bien peser sur la ligne, a-t-il fait savoir samedi 5 septembre, lors de sa rentrée à Levens (Alpes-maritimes). N’hésitant pas à revendiquer ses différences, sur un soutien indispensable de la France à l’Ukraine face à la Russie, ou la nécessité pour les Français de “travailler plus longtemps”.